Agir pour le climat, les scientifiques au cœur du débat citoyen
Les sciences et technologies spatiales jouent un rôle essentiel pour la compréhension du fonctionnement du système Terre et la caractérisation des changements climatiques. Elles contribuent à la mise en place de politiques permettant d’agir sur leurs origines et de mettre en place des mesures de résilience afin de limiter leurs impacts sur les populations. La France est un acteur majeur des grands programmes spatiaux environnementaux internationaux comme le programme européen de surveillance de la Terre Copernicus et œuvre au respect des engagements des nations sur le climat, notamment l’Accord de Paris. Ratifié en décembre 2015 par 193 pays ainsi que l’Union européenne, il a fixé un objectif de limitation du réchauffement climatique à 1,5°C d'ici 2030.
Dix ans plus tard, la COP 30 vient de se tenir à Belèm (Brésil). Si elle a permis de maintenir un multilatéralisme mondial sur une base minimale en matière de climat, les avancées sont généralement jugées très faibles et le rythme des actions largement insuffisant face à l’urgence de la crise climatique.
Du fait de cette actualité l’Association les Amis de la Cité de l’espace a organisé 19 novembre dernier la conférence "Agir pour le climat, les scientifiques au cœur du débat citoyen" avec Valérie Masson-Delmotte et Lola Corre. Cette soirée a enregistré un record d’affluence avec 320 participant.es.
Valérie Masson-Delmotte, climatologue, est membre du Haut Conseil pour le climat, Directrice de recherche au CEA au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement à Paris Saclay, ancienne coprésidente du GIEC. Lola Corre est climatologue au Centre National de Recherche Météorologique (Météo France/ CNRS), membre du Groupe Régional d’Experts sur le Climat en Occitanie.
Cet article est basé essentiellement sur la transcription partielle des interventions des deux conférencières que vous pouvez consulter en intégralité sur la chaine YouTube de la Cité de l’espace via ce lien : Agir pour le climat.
La machine climatique et l’effet de serre
La machine climatique est basée sur cinq composantes principales : l'atmosphère, les surfaces continentales, l'hydrosphère (océans, lacs, rivières, zones humides, nappes d'eau souterraines…), la cryosphère (glaces terrestres ou marines, manteau neigeux) et la biosphère (les organismes vivants). La partie du rayonnement solaire infrarouge qui parvient à la Terre est réfléchie par les nuages, les surfaces brillantes, comme les glaces. Le reste est absorbé et converti en chaleur, élevant sa température.
Les gaz à effet de serre (GES) présents dans l'atmosphère jouent un rôle essentiel dans ce réchauffement. Ils absorbent une partie des rayons solaires et les redistribuent sous forme de radiations. Le principal, le CO2, est celui que l’on émet quand on brûle du charbon, du pétrole, du gaz, lors de la déforestation, ou encore par la production de ciment.
Les océans absorbent 91% de l’excédent d’énergie résultant de l’augmentation de la concentration atmosphérique des GES dus aux activités humaines, les glaces et les terres émergées 8%, l’atmosphère 1%.
Le déséquilibre de la machine climatique provoque le réchauffement des terres émergées et des basses couches de l’atmosphère, de la surface de l’océan, entraine la fonte de l’enneigement, des sols gelés, de la glace de mer, des glaciers, notamment du Groenland et de l’Antarctique. Avec des conséquences sur les vagues de chaleur, les sècheresses agricoles, les pluies extrêmes, les cyclones tropicaux les plus intenses, les inondations, les incendies, la montée des eaux et autres. Et donc sur les expositions des populations, les vulnérabilités, la santé et même l’éducation et les patrimoines culturels.
Pour limiter le réchauffement une des conditions-clés est de freiner la hausse du cumul des émissions de le CO2 et d’atteindre la neutralité carbone, définie comme " l'équilibre entre les émissions de carbone et l'absorption du carbone de l'atmosphère par les puits de carbone".
Qu’en est-il aujourd’hui ?
Les émissions de CO2 ont augmenté de 53% par rapport au niveau pré-industriel. Sur la période 2015-2024 la moyenne du réchauffement a augmenté de 1,24° C dont 1° pour l’océan et 1,8° pour les terres émergées. En 2024 il a atteint +1,36° C. Au moment des accords de Paris il était de +1°C.
Les activités humaines représentent +1,22°C sur ce total de +1,24° C soit la quasi intégralité.
Ont le plus contribué au réchauffement historique : en premier, les États-Unis qui poursuivent leur désengagement de la coopération mondiale sur le climat avec la sortie en janvier 2025 de l’Accord de Paris et en janvier 2026 de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Donald Trump ayant déclaré que le changement climatique était "la plus grande arnaque jamais menée contre le monde", son gouvernement fait tout pour ne pas être redevable de la prise en charge des dommages induits par le changement climatique historique ou actuel.
Viennent ensuite, à niveau égal, l’Europe et la Chine, la Russie, le Royaume Uni, le Japon et l’Inde. Pour le réchauffement actuel la Chine arrive en tête, suivie des États-Unis, de l’Union Européenne et de l’Inde.
Globalement, plus de 35 pays membres du G20 sont parvenus à une baisse nette de leur émissions, découplée de leur croissance économique, ce qui a permis d’éviter plusieurs milliards de tonnes d’émissions de CO2-équivalent. Cette baisse est liée à plusieurs facteurs dont plus de la moitié entrent dans le périmètre de politiques publiques : l’information aux entreprises et aux consommateurs, les normes, la fiscalité, le soutien aux technologies propres, à une meilleure maîtrise de la demande et à la réduction du gaspillage alimentaire...
En matière d’énergies on enregistre une forte progression de la production d’électricité décarbonée, notamment nucléaire, qui joue un rôle important en France, au développement des batteries avec une baisse des coûts et l’augmentation des capacités installées qui permettent de manière viable de décarboner graduellement les mobilités terrestres et la production d’électricité. Et à la montée des énergies renouvelables. Globalement, selon le rapport 2025 de l’Agence internationale de l’énergie, les investissements dans les énergies propres devraient représenter le double des investissements dans les combustibles fossiles en 2025.
Les émissions de CO2 fossiles liées à la déforestation ralentissent alors que celles du deuxième facteur qui pèse le plus, le méthane lié à l’élevage et à la fermentation dans les décharges, continuent à augmenter fortement. Celles d’oxyde nitreux lié aux engrais azotés, aux épandages, aux processus industriels également. Pour les émissions de gaz fluorés, qui détruisent l’ozone, la substitution de certains d’entre eux a entrainé une diminution. Elle devrait continuer avec le développement de puits climatiques de substitution pour les systèmes de climatisation.
Les secteurs qui contribuent le plus aux émissions de gaz à effet de serre :
Les engagements internationaux
La poursuite de la baisse régulière des émissions de gaz à effet de serre dépend pour beaucoup du respect des engagements internationaux. Qu’en sera-t-il ? Avant la COP 30, 64 pays représentant environ 30% des émissions mondiales ont soumis leurs propositions conduisant à une baisse de 17% à l’horizon 2035 par rapport aux années 2020. Pour les pays émergents elles montent plus lentement mais continuent, sauf en Chine où on assiste, depuis 2024, à leur stabilisation.
L’Union Européenne a réduit les siennes de 36% entre 1990 et 2023. Elle les avait fixés à -55% pour 2023, de -66,25 à -72,5% pour 2024 et devait aboutir à la neutralité carbone en 2025. Elle vient de renoncer à imposer aux constructeurs automobiles de passer au tout-électrique en 2035. Les constructeurs devront à la place réduire de 90% les émissions de CO2 de leurs ventes par rapport au niveau de 2021 et compenser les 10 % d’émissions restantes. Bruxelles assure que le secteur sera néanmoins décarboné à 100% à cet horizon.
Si Valérie Masson Delmotte constate certains effets positifs des politiques publiques pour le climat et qu’elles montent en puissance elle stigmatise une obstruction inédite, brutale, organisée, pour freiner la substitution aux énergies fossiles, notamment pour le pétrole et pour le gaz. Cette obstruction cible par exemple notre capacité à produire des connaissances en sciences du climat, notamment pour l’observation de la Terre depuis l’espace. Dans ce domaine, des structures scientifiques de premier plan, principalement aux États-Unis, subissent de plein fouet les conséquences de cette obstruction qui impacte aussi leurs partenaires européens, dont la France.
La situation en France ...
Nos émissions proviennent d’abord des transports, de l’agriculture, de l’industrie, des bâtiments (construction et chauffage), de la production d’énergie, des déchets et du bilan des terres (forêts, artificialisations...). Alors que les effets du changement climatique se font de plus en plus sentir on a observé une fort ralentissement de leur réductions en 2024.
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... et dans les pays les plus vulnérables
Ces communautés dépendent des pêcheries, de la foresterie, de l’agriculture, fortement impactées. Cela concerne environ 3,5 milliards de personnes. La Cour internationale de justice a été sollicitée par l’Assemblé Générale des Nations Unies à la demande d’étudiants de petites îles du Pacifique. L’avis rendu en juillet 2025 stipule que les états ont des obligations et aussi des responsabilités et des devoirs de réparations envers ceux qui sont impactés par le réchauffement et ses conséquences. Et que cela ne relève pas seulement des politiques environnementale ou du respect de l’Accord de Paris mais de principes constitutionnels dans chaque pays du fait qu’il s’agit d’atteintes à la jouissance des droits humains fondamentaux.
Or si les Nations Unies estiment que les besoins pour les pays en voie de développement d’ici 2035 pour construire cette adaptation sont de l’ordre 365 milliards de dollars par an, les financement annoncés en 2023 n’ont atteint que 26 milliards.
Une des conséquences du changement climatique que l’on évoque peu concerne l’éducation. Le cyclone Melissa qui a récemment dévasté la Jamaïque, Cuba, Haïti et la République Dominicaine, a dévasté plus de 150 000 lieux de vie et des centaines d’écoles. Ce type de situation rend impossible pour des milliers d’enfants de poursuivre leur parcours scolaire. Conséquence, ils décrochent et ont beaucoup moins de chances d’être diplômés et donc d’accéder à un emploi bien rémunéré. Cela n’est pas intégré dans les dommages. Pour Mélissa c’est 700 000 enfants qui sont privés de la continuité d’accès à l’école alors que l’éducation est un droit fondamental des enfants.
Or si les Nations Unies estiment que les besoins pour les pays en voie de développement d’ici 2035 pour construire cette adaptation sont de l’ordre 365 milliards de dollars par an, les financement annoncés en 2023 n’ont atteint que 26 milliards.
Vers quoi allons-nous ?
Cela dépend à la fois de notre implication dans la diminution des émissions de gaz à effet de serre, ce que l’on appelle l’atténuation, et de notre capacité à mettre en place des stratégies d’adaptation, à limiter les risques et à les gérer. Et donc des choix politiques et des changements socio-économiques.
Dans son évaluation des politiques publiques le Haut conseil pour le climat (dont Valérie Masson-Delmotte est membre) note qu’elles ne permettront pas de tenir nos engagements. Par exemple, les émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture ne baissent pas du fait des difficultés à engager des réformes structurelles, celles des déchets non plus. Celles des transports sont celles qui baissent le moins.
Certaines occasions ont été manquées, par exemple les réflexions sur la souveraineté agricole, qui n’a pas été associée à des propositions de transformation visant à la fois à renforcer l’adaptation et à promouvoir le stockage de carbone dans les terres. Cela alors qu’au-delà des enjeux de réformes structurelles, nos agriculteurs sont confrontés à ceux d’accords commerciaux internationaux comme le Mercosur.
Pour ce qui est des stratégies d’adaptation, Valérie Masson-Delmotte a présenté des trajectoires susceptibles de réduire les risques.
Pour les populations nous devons :
• Connaître les vulnérabilités, cibler les aides
• Faire participer des populations aux processus de décision sur l’adaptation
• Faciliter l’accès aux espaces verts en milieu urbain et verdir des villes
• Rénover les constructions pour le confort d’été (logements, écoles, santé, etc...)
• Améliorer la prévention en milieu professionnel, au-delà des mesures existantes.
• Après une catastrophe, reconstruire en visant à renforcer la résilience
Pour les écosystèmes et les activités économiques :
• Une gestion durable des écosystèmes forestiers passant par leur régénération, les plantations, la migration assistée
• Dans les écosystèmes marins promouvoir l’utilisation de techniques de pêches plus sélectives
• Plus généralement par le renforcement du niveau de protection des zones protégées terrestres et marines
• Et la préservation des puits de carbone et des activités (pêche, foresterie, etc.) qui dépendent des services écosystémiques.
Autant de domaines où le spatial peut aider à mettre en place ces stratégies d’adaptation et de gestion des risques comme, par exemple, la Charte Internationale « Espace et Catastrophes Majeures ». Initiée par le CNES et l’ESA en 1999 elle fournit des images satellite (optiques/radar) gratuitement aux équipes de secours et décideurs lors des catastrophes de grande ampleur.
Changement climatique en France :
guider l’adaptation et la gestion des risques
Pour la deuxième partie de notre conférence Lola Corre a fait le point sur les travaux auxquels elle participe chez Météo France pour établir des stratégies permettant de s’adapter au climat futur qui sera marqué par des évènements inédits en matière d’intensité, de durée, de localisation, d’extension géographique et d’évènements en cascade.
Avec une température moyenne en hausse de près de +3°C par rapport au début du 20ème siècle, 2022 est l’année la plus chaude jamais enregistrée en France, suivie par 2023. Précipitations extrêmes, vagues de chaleur, sécheresse, feux de forêt… Les effets du changement climatique sont déjà visibles partout sur le territoire et vont s’amplifier. Pour y faire face, les autorités françaises ont défini en 2023 une Trajectoire de Réchauffement de référence pour l’Adaptation au Changement Climatique (TRACC) qui sert de base au troisième plan national d'adaptation et doit être inscrite dans le code de l'environnement.
Elle s’organise autour de deux volets indissociables : l’atténuation et l’adaptation. L’atténuation vise à agir sur les causes du réchauffement climatique en réduisant nos émissions de gaz à effet de serre, l’adaptation consiste à traiter les conséquences actuelles et à anticiper celles à venir pour réduire notre vulnérabilité. Météo-France a été notamment chargée de produire les données et indicateurs climatiques décrivant le climat et ses aléas aux différents jalons de cette trajectoire qui se fonde sur les tendances actuelles d’émissions de gaz à effet de serre et leurs traductions en termes de réchauffement.
À quels impacts concrets peut-on s’attendre en 2050 et 2100 ?
Aujourd’hui, le réchauffement moyen en France hexagonale et en Corse attribué au changement climatique est de +1,9°C par rapport à la période préindustrielle et de nombreux effets sont déjà visibles avec une évolution rapide et une grande variabilité des extrêmes :
- 75% des records de chaleur ont été battus en France entre 2019 et 2023
- les séquences pluvieuses et inondations records en 2023 et 2024 succèdent aux sécheresses les plus intenses jamais observées en 2022.
Les territoires Outremers sont particulièrement exposés et vulnérables :
- Chaleur humide (risque santé)
- Sécheresse (pression supplémentaire sur un réseau d’eau déjà impacté)
- Submersion marine
- Cyclones (incertitude sur l’évolution future de la fréquence, intensification des pluies cycloniques)
Exemple, lors du cyclone de catégorie 5 Mélissa du 28 Octobre 2025 au-dessus de la Jamaïque les vents moyens ont été mesurés à 250 km/h avec des rafales atteignant 350 km/h sur les reliefs.
Dans ses scénarios, la TRACC considère qu’à l’horizon 2050 le réchauffement atteindra +2,7°C. Les vagues de chaleur seront alors cinq fois plus fréquentes mais aussi plus longues (possibles de début juin à mi-septembre), plus précoces et plus tardives. Alors qu’il était extrêmement rare dans les années 90, le seuil des 37°C sera la valeur moyenne pour la journée la plus chaude de l'année. Certaines années, localement, des niveaux de chaleur inédits autour de 48°C deviendront possibles.
Le nombre de nuits chaudes et pénibles pour la santé humaine, lorsque la température ne descend pas en dessous de 20°C, augmentera particulièrement dans le sud et dans les centres urbains, à cause des îlots de chaleur. De 2 nuits par an durant la période 1976-2005 il pourrait augmenter de 12 nuits supplémentaires suivant la TRACC 2025 et de 24 nuits en 2100.
Lola Corre a rappelé que la TRACC n’était pas une prévision du climat futur mais un ensemble de scénarios et que d’autres futurs sont possibles, positifs ou négatifs :
Par exemple :
- La révision à la hausse des mesures d’atténuation (respect de l’Accord de Paris) qui se traduirait par un réchauffement plus faible.
- Le recul des mesures en place à l’échelle internationale qui entrainerait l’affaiblissement des puits de carbone, un réchauffement plus important et une réponse plus forte du climat avec de graves conséquences sur des infrastructures critiques.
Cette conférence nous a permis une nouvelle fois de témoigner de notre engament au service de la diffusion de la culture scientifique, parfois fragilisée, et aux conférencières de rappeler que le futur climatique n’est pas seulement l’affaire des scientifiques mais aussi des politiques, des acteurs socio-économiques et de nous toutes et tous.
Pour Lola Corre nous devons "co-construire l’information climatique et les stratégies d’adaptation selon les besoins, les secteurs, les territoires".
Et Valérie Masson-Delmotte appelle à "un indispensable sursaut citoyen".
Pour en savoir plus :
Les réactions de Valérie Masson-Delmotte sur la COP 30 sur le site de l’Université Paris-Saclay :
Que retenir de la COP30 ?
Le rapport TRACC de Météo France :
https://meteofrance.com/sites/meteofrance.com/files/files/editorial/rapport-trajectoire-rechauffement-adaptation-changement-climatique-partie-1.pdf
Le bilan climatique de l'année 2025 de Météo France :
https://meteofrance.com/actualites-et-dossiers/actualites/lannee-2025-au-4e-ou-3e-rang-des-annees-les-plus-chaudes-jamais
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